
Auguste se marie avec Eugénie Marceau, le 24 juin 1911, mariage célébré à la mairie par Mr Grellier (un ami de la famille ?).
Auguste fait la guerre 14-18 comme ambulancier militaire à Compiègne.
Petits agriculteurs, le couple ira de fermage en fermage dans les environs de St Sornin. Ils auront 4 filles.
Ce sont de très petits fermiers à l’intérieur des terres, à 20km de la mer. C’est un monde bien différent de celui des paysans de la mer, qui sont relativement plus aisés, et dont Henri Massé (gendre) est issu. Le niveau de vie en campagne est bien moindre et la vie y est rude. Ma grand-mère Génie me disait n’avoir jamais vu la mer de sa vie, pourtant à peine à 15 km de là.
Il existe une carte postale que l’on trouve en collections, de la ferme dite « la Mauvinière » située à côté du bourg de St Sornin et de la tour de Broue. Voir ci-dessus une copie agrandie et coloriée par Henri Massé.
On y voit un attelage de bœufs tractant une machine agricole en pleins champs : le conducteurs des 2 bœufs c’est Auguste. A quelques mètres de là, une femme en chapeau semble guider les bœufs : c’est sa sœur Honorine qui est encore célibataire à cette époque et vit avec son frère. Cette carte est très connue dans la région. Dans le fond on voit la ferme qui est, en fait, composée de très anciens et très grands bâtiments religieux. Au premier plan un antique pigeonnier, et derrière le mur, une fontaine dans une construction très ancienne avec un escalier intérieur. Henri fera une aquarelle de cette jolie fontaine.
Les 2 bœufs d’Auguste dont il était si fier
Peu après que Henri et Gisèle se marient, les beaux parents Chauvin, Auguste et Eugénie, se trouvent en retraite au centre d’un petit village de 150 habitants : St Sornin.
Les Chauvin (Auguste et ses 2 sœurs) sont connus localement pour être des gens difficiles à vivre. Eugénie en sait quelque chose, elle qui supporte tout sans jamais se plaindre et assume à elle seule toutes les tâches du ménage, et bien plus, depuis de nombreuses années. Très souvent stressée, Eugénie est toujours en action, transpire abondamment et en permanence.
Auguste a eu un problème de santé au niveau des os de la colonne et ne pourra plus jamais travailler en force, vers l’âge précoce de 40 ou 45 ans. Il marche péniblement, courbé en arrière de façon constante. Par contre il peut faire du vélo, doucement, mais sur un cadre féminin, qui permet plus facilement son franchissement pour la jambe. C’est le patriarche autoritaire, taciturne et hypocondriaque. Je l’entends encore appeler Eugénie d’une voix très forte et autoritaire « femme ! apporte moi un oreiller » (ou un couteau ou une cuiller pour manger, etc.) Il ne l’appelait pas autrement : « femme !». Il n’est cependant pas agressif pour autrui et présente une grande immaturité pour organiser quoi que ce soit dans son ménage, du moins aussi loin que mes souvenirs me le permettent.
Eugénie pense donc à tout, fait tout, et reste pourtant très effacée. Elle montre néanmoins bien ses sentiments pour sa famille qu’elle aime et qu’elle réunit quand c’est possible. Il faut cependant des occasions qui permettent financièrement la chose, car ils ne roulent pas sur l’or, loin de là : quand on tue le cochon, par exemple, les 4 filles viennent parfois avec leurs familles.
Dans la période où j’ai occasionnellement vécu avec eux, ils sont en location quasi gratuite dans une masure qui appartient à des parents, (Albertine Mounier ?), au centre de St Sornin. Plusieurs pièces sont inhabitables en raison des nombreuses fuites de la toiture et cette situation est ancienne et permanente. Il y a des souris partout, en quantité, à cause du grain pour les poules qui est stocké à même le sol, dans l’une des pièces sèches. Il n’y a aucun moyen de chauffage dans les chambres, comme dans la plupart des maisons de l’époque. En hiver il y a donc de la glace sur les vitres des chambres. De gros édredons compensent partiellement cette situation, et c’est très courant à l’époque.
Dans les chambres, il n’y avait même pas l’électricité. Je montais me coucher avec un chandelier. Il n’y a pas d’eau courante dans la maison, comme partout.
Il n’y a pas non plus de cabinet d’aisance. Il faut sortir dans la cour où une petite cabane est équipée d’une planche à 3 trous : la convivialité jusque là ……
Je me souviens d’y avoir passé plusieurs mois en hiver, de façon exceptionnelle, et d’avoir vécu tout cela. J’allais à l’école du village : 2 classes en tout, Mme Quechon pour les petits, Mr Q pour les grands. Un poêle à bois au fond de la classe. Le malingre parigot que j’étais se faisait un peu malmener par ses camarades de classe : « parigot tête de veau, parisien tête de chien ». C’était le refrain très fréquent. Parfois des bagarres, mais je me contentais de résister au mieux.
Une très petite écurie permet d’accueillir 2 vaches. Elle paissent sur les terrains communaux car les Chauvin ne possèdent aucun champ et n’ont pas les moyens d’en louer. Il faut donc soit garder les vaches, soit les faire garder par un jeune du village, soit les surveiller à la jumelle de temps en temps, quand elles sont seules dans le marais surplombé par le village, sur la « taillée » communale centrale. Il faut également changer très souvent de lieux de pâturage, car le peu d’herbe disponible est rapidement consommé et il faut attendre la repousse.
En été, il fait très sec sur la taillée et les 2 vaches marchent donc seules toute la journée dans le marais pour chercher, chaque jour un peu plus loin, un peu d’herbe consommable. Le soir il faut donc parfois faire 5 à 7 km (pont de la Bergère) pour aller les rejoindre et faire demi-tour : au moins 2 heures de marche lente avec la chienne Marquise. Je l’ai fait. Parfois il fait presque nuit lors du retour dans l’écurie, puis il y a la traite, à la main, dans le noir, par Eugénie (Il n’y a pas de lumière dans l’écurie). Cela n’est pas courant, heureusement, mais cela donne alors le signal du changement de pâturage vers d’autres terrains communaux.
Il y a un cochon et une petite bassecour de quelques poules, canards et lapins. On est pauvre mais heureux et très accueillant.
La veillée : il y en avait d’au moins 2 sortes : les cartouches ou les voisins.
Les cartouches : certains chasseurs locaux venaient de temps en temps passer la veillée chez les Chauvin pour préparer leurs munitions de chasse pour la saison à venir. Ils s’y faisaient aider par Auguste et parfois Eugénie et d’autres chasseurs. Il y avait donc, étalés sur la grande table : tubes vides de cartouches, amorces, poudre, plombs de tailles différentes, bourre d’obturation, opercules de couleur accordée à la grosseur des plombs, et une sorte de petits presse manuelle pour bien tasser le tout juste avant de sertir la cartouche finie. Chacun avait un rôle défini puis c’était le travail à la chaine, tout en parlant de tout et de rien, mais surtout des histoires de chasse, parfois incroyables… Et on ne se privait pas de fumer en même temps, à côté de la poudre ! Il n’y eu pourtant jamais d’accident.
Les voisins : chaque maison du village avait une grande banquette sur le devant de la maison, à l’extérieur. Celle des Chauvin était un gros bloc de pierre de près de 2m de long, encadré par des roses trémières. A la nuit tombante il y avait toujours 2 clans.
D’une part, les « nomades » qui allaient de façade de maison en façade de maison, 10 minutes de conversation ici, 1 heure plus loin, etc. Tout le monde n’allait pas partout, il y avait évidemment des inimitiés.
D’autre part les « sédentaires » qui s’asseyaient sur leur banquette et attendaient les nomades pour échanger avec eux. Le lendemain chacun pouvait, s’il le voulait, changer de rôle. Les Chauvin, vu leur âge, étaient toujours sédentaires.
Aujourd’hui, la télévision a tué tout cela. Les banquettes sont toujours là, mais les façades sont toutes désertes, le soir. Derrières les fentes des volets clos on peut voir clignoter la lumière bleue de la télévision… Autre époque.
Il n’y avait naturellement pas de salon de coiffure à St Sornin. Mais chez les Chauvin, on acceptait de transformer parfois le bout de la salle de séjour en salon de coiffure. Pendant quelques heures, un coiffeur venait couper les cheveux de quelques clients du village qui avaient pris rendez-vous. Je suppose qu’il y avait une compensation quelconque pour les Chauvin car aucune de ces personnes n’était de la famille, ou alors bien rarement. Leur logement était en plein centre du village, contre la place de l’église, en face l’unique café, donc très commode.
Il n’y avait pas de salle de cinéma à St Sornin et personne n’avait la télévision. Il y avait pourtant, parfois, une projection de cinéma dans une ancienne grange équipée de bancs pour la circonstance. C’était près de la maison Ravé, au centre du village. L’opérateur et son projecteur étaient dans la grange, au fond. Je crois bien que c’était sonorisé. Les films se coupaient parfois, évidemment à un moment palpitant de l’action : il fallait rallumer la lumière et revenir péniblement à la réalité, pendant la réparation. Quand le film était long, il fallait tout arrêter pour changer de bobine. Autre interruption. Ambiance bonne enfant, il n’y avait que des gens du village et leurs proches. Bien peu de touristes, je me souviens pourtant des Dandonneau qui ne venaient que l’été.
Je me souviens de mes levers du matin. Je descendais l’escalier de la cuisine en sentant alors un mélange unique d’odeurs, que je n’ai jamais retrouvé ailleurs :
- les grandes tartines de pain qui rôtissaient contre les braises du feu de l’âtre, tenues verticalement par une fourchette : Odeur de pain grillé.
- l’odeur de la fumée du feu de bois (souvent des sarments de vignes, les « javelles »), que la cheminée n’avalait pas totalement.
- l’odeur de suint canin qui provenait de la chienne Marquise, une grande chienne jaune, qui revenait tout juste des champs où elle avait conduit les 2 vaches. Elle était couchée tout contre la cheminée (et les tartines) et séchait ainsi la toison de son ventre et de ses pattes, trempées par la rosée du petit matin.
La recluse :
La petite cour de la maison Chauvin, au centre du village, était bordée par un puits, seul point d’eau possible pour cette maison. Il n’y avait pas encore l’eau de ville à St Sornin. Ce puits était à cheval sur la limite de propriété avec nos voisins qui avaient donc, tout comme nous, le libre accès à ce puits, mais par l’autre face.
Donc, toute la journée, au gré des besoins de l’une des 2 maisonnées, chacun venait puiser de l’eau de son côté et parfois échanger quelques propos à cette occasion, par-dessus le puits. C’était un point de contact quotidien entre les 2 habitations, loin des regards de la rue.
La jeune fille de la maison, âgée d’environ 19 à 20 ans (c’était donc une « vieille » pour moi..), tomba enceinte cet été là et le responsable ne voulut pas assumer la paternité (du moins est-ce qu'affirmaient les adultes autour de moi). Elle était donc dans une situation qui, à l’époque, lui valait la réprobation générale de l’opinion publique. Ses parents étaient extrêmement honteux de cette état et lui adressaient chaque jour et à tout instant de véhéments reproches. De plus elle était littéralement cloitrée chez ses parents en attendant la fin de la grossesse. Elle n’était autorisée à sortir dehors que pour se rendre à la corvée d’eau au puits commun.
Je la voyais donc souvent au puits en même temps que moi, toujours en larmes et sous les reproches, voire les insultes, que lui adressait alors ses parents, depuis la fenêtre de leur maison et qui surveillaient manifestement tous les déplacements de leur captive.
Situation cruelle pour elle et bien pénible pour moi, à l’époque.
Situation qui serait, aujourd’hui, totalement incongrue. Heureusement.
Autre époque.
Au décès d’Eugénie, commencera alors une période d’une vingtaine d’années de la survie du grand-père Auguste qui sera régulièrement hébergé par chacune de ses 4 filles.
Le calcul fut élémentaire : il y a 12 mois dans l’année et Auguste a 4 filles dont il dépend désormais. 3 x 4 = 12. Chaque sœur le gardera donc 3 mois chacune, systématiquement chaque année, par un roulement immuable. Pour Gisèle c’était en hiver et à Savigny sur Orge. Henri obtenait à chaque fois un permis de voyage gratuit par la SNCF. Auguste était donc déraciné tous les 3 mois et partait avec sa petite valise chez la fille suivante sur la liste. Une vie de nomade, mais au moins, il voyait régulièrement toute sa famille.
Sur la fin de sa vie, 2 de ses filles ne pourront plus le recevoir et il sera alors mis à l’hospice de vieillards de Marennes : un immense dortoir de 30 ou 40 lits au premier étage. Il ne pouvait plus descendre ou monter les escaliers et il n’y avait pas d’ascenseur. Il restait donc seul à l’étage, 24h/24, dans cet immense dortoir vide. Le mouroir….
A son enterrement à St Sornin, 29 janvier 1970, tout le monde vint, sauf moi, bloqué à Mortagne.
La tante Anna Aubrière finira au même endroit, à Marennes, et presque dans les mêmes conditions (voir Flavien). Quoique recevant plus de visites de sa famille Aubrière.


