Autour du village ce sont surtout les marais d’eau douce qui s’imposent à la vue, et ils s’étendent sur des dizaines de km, vers la mer, car on est au bout du marais dans un cul de sac. On m’y enverra très régulièrement passer les vacances scolaires, surtout celles d’été, pendant 2 à 3 mois, jusqu’au moment où les cousins récupéreront leur maison. Cela durera environ 5 ou 6 ans, pour moi. J’en tirerai l’expérience de la liberté totale (délivré enfin de la pression de ma mère) et la possibilité de fréquenter enfin d’autres enfants, ceux du village. A la fin, j’aurais alors environ une dizaine d’années ou un peu plus. La grand-mère « Génie » mourra peu après : le cœur.
Je passais presque toutes mes journées d’été dans le marais d’eau douce à pêcher des perches du Canada (perche Arc en ciel), des tanches et des anguilles. J’avais évidemment fini par acquérir un bon savoir faire. Parfois aussi des tortues d’eau locales: la Cistude.
Auguste pratiquait un peu la pêche au « tonneau » : un cylindre de grillage équipé de 2 cônes rentrants dans lesquels le poisson s’emprisonne seul. A l’époque ce n’était peut-être pas encore interdit, mais maintenant c’est le cas. Il pêchait alors, sans effort, des beaux poissons : brochets, tanches, anguilles.
La grosse anguille d’eau douce :
Il se pratiquait alors aussi une pêche vraiment spéciale : la très grosse anguille.
J’ai souvent assisté à ces scènes de pêches par des spécialistes locaux.
Quand elle est adulte, l’anguille d’eau douce descend vers la mer et va se reproduire dans la mer des Sargasses. C’est bien connu.
Mais il est moins connu que quelques rares individus ne répondent jamais à cet appel de la nature et restent dans le marais d’eau douce toute leur vie. Ces très rares anguilles là atteignent alors un poids tout à fait exceptionnel de plusieurs kg, jusqu’à 3 kg, ce qui est considérable.
Elles nichent dans un profond trou qu’elles font dans la berge du fossé, à la surface de l’eau. Elle s’y lovent à une profondeur horizontale d’environ 1 à 2 mètres de l’orifice. A l’époque il n’y a pas encore de ragondins qui feront, bien des années plus tard, le même type de trous.
Il faut donc 2 équipes pour pêcher ces monstres, une de chaque côté du fossé :
- une personne du côté opposé au trou afin de bien en repérer visuellement la position
- une autre équipe, positionnée au dessus du trou, grâce au guidage de la première personne. Elle enfonce alors dans le sol une longue barre à mine de plus d’un mètre de long, à coups de masse. Une immense épuisette d’une ouverture de 1.5m et d’une profondeur conique de 2m a été mise en place préalablement, dans l’eau, juste en face du trou.
Si l’on a la chance que l’anguille soit bien dans son nid, elle sort alors comme un boulet de canon et vient buter sur le fond du filet de l’épuisette. Il faut alors relever la lourde épuisette sans perdre une seule seconde. Aujourd’hui c’est du braconnage…
La vipère rouge des marais:
Il est pourtant bien connu que la vipère ne vit pas dans l’eau. Elle préfère le soleil et les endroits bien secs. Mais les habitants de la région me disaient tous que si : il voyaient souvent des vipères rouges dans l’eau des marais.
En fait chacun avait raison car il ne parlait pas de la même chose. Les animaux venimeux ou dangereux, au sens large, ont très souvent une livrée ou une apparence très caractéristique afin d’inspirer le respect des candidats prédateurs. Il existe donc bien une vipère dite rouge car elle présente des taches de cette couleur sur la tête. Il n’y en a pas en Charente Mme.
Mais la nature se copie elle-même et il arrive donc que des animaux non dangereux aient cette même caractéristique afin de tenir à distance leurs prédateurs qui sont donc trompés sur la marchandise.
Une petite couleuvre, vraiment inoffensive comme toutes les couleuvres, se pare donc aussi de taches rouges ou rosées sur la tête. On en voit souvent dans l’eau. L’objectif est donc atteint : au moins l’homme se tient à distance par analogie avec la vraie vipère rouge.
J’allais aussi dans l’autre marais, de l’autre côté de la nationale : le marais salant. J’y gardais les 2 vaches et pêchais l’anguille à la ligne, bien meilleure que celle d’eau douce, et aussi les crabes, avec des poches de moules écrasées.